samedi 24 septembre 2011

les aigles ne tuent pas les mouches

le tout début...


Zoé sera laide. Elle l’était, elle l’est encore, et le sera toujours.
         Quatorze ans. Son miroir a changé. Elle se regarde en tournant la tête, un peu de profil, essaie de croire que son nez lui paraît énorme parce qu’il est plus proche du miroir que le reste du visage, alors qu’en réalité, il est juste… gros. Et son cou, modèle chèvre, ses cheveux tombant bêtement, comme ils peuvent, sans soucis de forme, fatigués et bruns. Pas marron ou noisette, pas châtain clair, juste bruns. Heureusement que ses yeux sont bleus et normaux. Un rien rapprochés, mais ça va. L’ennui, c’est que des yeux normaux font ressortir plus fort la laideur du reste.
         Jusqu’à ce matin, elle l’ignorait. Bien sûr il lui est arrivé de se regarder de travers dans le miroir de sa chambre,  après le bain, mais elle se détournait tout de suite et pensait à autre chose.
         Maintenant elle est au courant. C’est son cadeau d’anniversaire. Tu as reçu quoi pour tes quatorze ans ? J’ai appris que j’étais laide. Elle le sait une fois pour toutes grâce à Walter, qui est beau au point d’être son premier amour impossible. C’est lui l’aéroport du regard des copines. Pourtant, elles restent à l’écart de ses yeux de velours, comme si rêver suffisait. Elles disent qu’elles en feraient des oreillers, des éditions spéciales, mais elles rougissent quand il approche à moins de cinq mètres, puis elles verdissent, puis elles s’en vont en faisant semblant d’avoir quelque chose d’urgent à dire à quelqu’un d’autre.
         Presque toutes les filles viennent à l’école en petites amoureuses, avec des coups de foudre et des prénoms qui les rendent bizarres, un trop mignon qu’elles aiment trop fort. Et parfois même, elles « sortent avec lui ». Il y a du mystère sous ces mots-là. « Sortir avec quelqu’un », ça ne veut pas dire la même chose pour tous. Au fond, ça ne veut rien dire, ou peut-être sortir du monde, sortir de la foule des autres dans une dimension qui ne regarde personne, une cachette où le plaisir commence.
         Zoé ne connaîtra pas ces cachettes-là. Elle ne vient pas à l’école en amoureuse potentielle.
         Avant ce matin, elle vivait son chemin tranquille, avec ses livres et ses petits dégoûts, sa musique, sa chambre rose, où elle nichait sans se soucier de la terre ni des garçons qui la piétinent. Peut-être qu’elle vivait comme ça pour ne pas voir la vérité criante : laide ! Mais elle ne va pas crier dans sa chambre, ça ferait crier les autres.
         Elle n’a rien reçu de ses parents, qui lui donneront un peu d’argent plus tard. Quant à son frère, il lui a pris un dvd sur le cirque, pour la vexer, parce que la dernière fois qu’il lui a dit : « Tu ferais un triomphe au cirque avec ton pif de primate », elle s’est jetée sur lui en criant, elle a glissé, et il a ri pendant quatre jours.
         Zoé a regardé la pochette du dvd, puis elle a dit merci avec un très grand sourire en disant qu’elle adorait le cirque.

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