lundi 13 juin 2011

chronique ch.wéry

J'ai l'impression que chacun des romans de Luc Baba, depuis "La Cage aux Cris" (2001), est un cri  qui affirme la nécessité d'écriture.
"La petite école Sainte-Rouge", un livre gris comme une vieille école, confirme cette veine poignante.

D'emblée, un paragraphe laconique comme une nécrologie, informe du décès de Paul Lambion un 21 novembre dernier. Aurait-il vraiment existé ? Le personnage s'incarne avec d'autant plus de force.
Lambion apparaît, hésitant devant les grilles de l'école où il doit remplacer un professeur illustre. Beaucoup plus loin: "L'enfer est dans les écoles. Personne ne le sait". Les grilles, celles des horaires aussi, comme une prison.
Vous pensez: un roman pour soulever les difficultés des enseignants d'aujourd'hui avec les jeunes de maintenant. Un thème rabattu autour des écoles. C'est vrai, il y a de cela dans le récit. Et de la colère, comme rarement dans les livres de Luc Baba. "Oui, c'est un beau métier! Seulement on crève tous d'attendre les instants qui nous aident à le croire." 

La vieille petite école est le théâtre d'événements singuliers, avec la malédiction d'une chimère volée, des classes dont on se souvient, des enseignants moqués, des élèves cruels sans savoir, des chimères de profs et puis des malheurs: des petits, des drames. Une histoire de tous les jours en trompe-l'œil fabuleux.

L'écriture limpide touche juste.
Ce court dialogue dit tout un personnage:

            - On ne devrait jamais les ouvrir.
            - Quoi?
            - Les cadeaux.
            - Pourquoi?
            - T'imagines la collection de rêves qu'on se ferait l'espace d'une vie?

ou tout un couple:

            - Je crois que je devrais consulter.
            - Quoi? Viens dormir.
            - Tous se mélange dans ma tête, ça devient pénible, tu comprends?
            -  Mais oui. Moi aussi, parfois.
            - Toi aussi quoi?
            - Rien.

D'autres phrases me restent. Quand les élèves sortent d'une classe, "Passe une odeur de chaussettes, de sueur et le parfum de quelques filles où des types maigres viennent rêver". Dans un cimetière à la Toussaint, "De petites gens tassées balaient le feu froid des feuilles mortes sur le marbre" ou encore "Le soleil bas pousse des ombres démesurées qui donnent une impression de vitrail, de cathédrale à ciel ouvert". Sans trop en faire, l'auteur nous gratifie de perles fines qui font du roman un chemin où il fait bon s'arrêter pour se délecter du paysage des mots.

Il me semble que les personnages centraux des livres de Luc Baba sont des variations autour d'un même homme mal dans sa peau. Je pense au Marchand de Parapluie, à Monsieur l'Ours. Ils sont bons, généreux, courageux, mais tristes. Parce que le monde est moche ? Il y a beaucoup de gens qui trouvent le monde moche qui ne se prennent pas la tête pour ça. Les élèves de Paul Lambion n'ont pas de rêves et il trouve que c'est triste. C'est triste aussi qu'une adolescente trouve le monde moche. Et les femmes: ça n'en finit pas ou ça ne commence pas...
Alors il faut se révolter et vous allez voir de quel bois se chauffe Lambion !

On dit souvent qu'un livre vous poursuit après sa lecture. C'est d'autant plus vrai que ce roman est préoccupant. On y parle même du temps. Les élèves s'en battent, il n'a pas besoin d'eux pour passer. Un sujet grave, le temps: "le contraire de l'éternité".

J'éprouve beaucoup d'empathie pour le remplaçant de la petite école.

Je ne suis pas prof mais je mets un bon huit.


Christian Wéry, mars 2008.

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